Agnès Vannouvong

extraits

/Séparées/

Ça se passe très vite. Paola me quitte. Je bascule hors d’une zone de sécurité. Je me laisse glisser et, déjà, je construis ma défaite. D’avance, je connais le prix de la séparation. L’absence de la peau, du rire, du parfum. Alors j’anticipe et accomplis les gestes de premiers secours. Vite, je me relève, je respire dans la vague, je me regroupe. Tu claques la porte, tu me regardes comme si c'était la dernière fois. On ne se reverra que chez le notaire. Tu vends tout, dans une apnée convulsive. Tu m’informes par courrier électronique de ta stratégie d’évidement. Tu construis un espace vide où l’air se raréfie. Les meubles seront bientôt trop grands pour nos deux petits appartements de solitude. Ils disparaissent les uns après les autres et laissent sur le parquet une légère trace de poussière. C’est bien connu, la séparation fait fondre les graisses et appauvrit économiquement. Elle dépossède des biens acquis et déprogramme la mémoire affective. Elle laisse sur le carreau, avec une boule d'angoisse plantée bien droit, dans chaque muscle. Tu ne tergiverses pas. Je ne résiste pas.

Tu t'insinues en moi. Tu me ronges, cherches la faille, espères ma chute. Tu trouves enfin la béance, tu t'y loges, tu manges l'intérieur de ma tête, tu te goinfres de mes artères, vésicules, utérus, bile, rate, foi, vagin, urètre, moelle. Tu bouffes le sang. Tu t'en délectes. Les planètes et les astres n'ont plus de prise sur mon destin. Je fabrique un anti-destin, moi qui suis née au croisement du Mékong et de la plaine alluviale de la Chao Phraya. Mais tu te fous des origines. Tu t'engouffres dans la part la plus essentielle de mon être : la région du cerveau où logent les émotions qui m'angoissent et me tuent. Tu fabriques patiemment mes aliénations. Tu te sers des histoires tordues de mes père et mère, de ma peur névrotique de l'abandon. Tu fais du geste de trahison ton nerf de guerre et mon épine dorsale. Tu me meurtris. Et tu le sais. Tu m'éloignes de la femme que j'aime. Tu cartographies ses défauts, sa dureté, son égoïsme. Tu effaces sa beauté. Tu produis des fictions. Tu répertories les points d'accroche. Tu inventes ma colère. Tu consolides la sienne. Tu es lâche, tu es veule, tu es putride. Tu m'aveugles. Je te hais, jalousie.

/Jalousie/

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Goodbye Marylou

Nos solitudes se multiplient et nos corps négocient un peu de sommeil dans les décalages horaires. New York, Stockholm, Berlin, Bangkok, Paris, Tokyo, Istanbul, Genève. Toutes ces solitudes technophiles, ces écrans, ces connexions en fibre optique. Un soir, un peu jetlaguée, je me connecte. Je vais sur un site de rencontres que deux amies me recommandent. Je me méfie considérablement, car Jane et Anne sont célibataires, niveau avancé. Elles passent leur soirée à chater avec des filles et ne baisent jamais. Je me gausse, derrière l'écran. Clavier blanc sur fond noir. Je réponds à une annonce. Le website ressemble à un supermarché technicolor. Fresh market. Fresh food. On trouve de tout. Mon amie Jane m’a prévenue. Les photos s’alignent. Des visages d’une beauté irréelle ou d'une grande laideur. Parfois, les deux. L’illusoire et la sublimation règnent dans ces nouveaux modes de rencontres. Le virtuel devient cocasse. A la radio, Polnareff résonne à plein tube. Quand j'ai caressé son nom sur mon écran/Je me tape Marylou sur mon clavier/Quand elle se déshabille/Je lui mets avec les doigts/Message reçu/OK code Marylou. Merci Michel pour l’avant-propos. Je suis prête. La plateforme est ludique.

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